30/01/2013

Marc Romainville (FUNDP): à propos de l'enseignement

Romainville Marc (prof. aux Facultés univers. de Namur), Notre enseignement mérite mieux que des brûlots, LS 21/08/2004

 

‘L’enquête PISA de l’OCDE équivaut  à mesurer la qualité de la production musicale d’un pays par son classement à l’Eurovision.’

 

« De manière générale d’ailleurs, les auteurs de « L’école de l’échec », MM. Destexhe, Vandenberghe et Vlaeminck, ne s’encombrent pas de détails : leur bilan est dressé à la hâte, le plus souvent par petites touches assassines. Un seul exemple : l’efficacité de otre enseignement supérieur est elle aussi décriée, à la hussarde, sur la base d’un seul indicateur (p.14) : les taux d’échec ‘affligeants’ en première année universitaire, ‘de 50 à 88 % selon les facultés’. Si le souci des auteurs était de dresser un bilan nuancé et documenté, il aurait fallu préciser qu'il tourne autour de 59 % et sur­tout qu'une partie non négligea­ble de ces étudiants en échec réussiront l'année suivante, en bissant leur année ou en se ré­orientant. Dès lors, les spécialis­tes de notre enseignement supé­rieur estiment que, dans un con­texte assez unique de libre ac­cès, ce niveau d'enseignement non obligatoire n'est pas si ineffi­cace, puisqu'il parvient à diplômer plus de 69 % des jeunes qui y sont entrés.

Deuxième étape: le désastre ne viendrait pas d'un sous-finan­cement de notre école. Ici aussi, l'affaire est rondement menée: nos dépenses d'enseignement seraient même supérieures à celles de nos voisins (p. 21). Un doute envahit quand même les auteurs quand ils reconnaissent que ces comparaisons ne tiennent généralement pas compte de cer­taines réalités nationales qui peuvent varier dans de larges proportions (p. 22). Doux euphemis­me... Tout qui a déjà visité des écoles en France ou en Allema­gne sait bien qu'une partie de leur financement provient de col­lectivités locales (municipalité, région...). L'apport financier de ces collectivités en termes de cantine, de bibliothèque, voire de personnel auxiliaire permet aux écoles de consacrer les bud­gets en provenance directe de l'Etat à d'autres fins. On sait, par exemple, qu'un des problèmes de notre enseignement est de ne pas remédier immédiatement aux difficultés de lecture et d'écriture dès que cell~s-ci appa­raissent durant les premières an­nées du primaire, notamment par du personnel spécialisé (des logopèdes, par exemple), com­me cela se pratique dans cer­tains pays scandinaves. A l'évi­dence, ce système a un coût, et son implantation dans notre éco­le exigerait un refinancement.

Mais, si, d'après les auteurs, l'école est correctement financée et pourtant inefficace, quelle est alors la véritable source du mal? Le grand coupable est rapi­dement identifié: le pédagogis­me... Comme le terme n'estja­mais défini, le lecteur en est ré­duit à des hypothèses. Sans dou­te s'agit-il d'une forme d'excès de pédagogie, comme le « libéra­lisme » constituerait une dérive nocive de la pensée libérale, je suppose... Haro donc sur les pé­dagogies nouvelles qui nous in­fluenceraient, grossière erreur historique, depuis une quarantai­ne d'années (alors que ces pédagogies ont vu le jour à la fin du XIXe siècle...) ; sur les « socles de compétences» (qui n'ont pourtant rien à voir avec la péda gogie puisque ces socles définis­sent des niveaux d'études et ne préjugent pas des moyens à met­tre en œuvre pour les attein­dre) ; sur la pédagogie différen­ciée, même si celle-ci est ensuite présentée comme un élément central de l'école danoise citée en exemple (p. 93)...

 

La place manque, mais les pis­tes sont du même acabit. Certai­nes sont intéressantes à creuser, comme l'introduction d'élé­ments d'évaluation externe. Mais, à nouveau, les pistes évo­quées mériteraient une analyse fouillée, en particulier de leur faisabilité et de leurs éventuels effets non souhaitables. n'autres pistes sont purement incantatoi­res, voire électoralistes comme celle qui consisterait à restaurer l'autorité du professeur par un coup de baguette magique : supprimer l'obligation (?) de justifier par écrit ses décisions d'évaluation. Il faut méconnaître sérieusement les causes profon­des de la crise de l'école en tant qu'institution pour croire aux effets de cette mesure.

 

Mesure-t-on l'impact d'une telle descente en flammes de notre enseignement sur le moral et la mobilisation des ensei­gnants et des élèves? Ne faut-il pas s'imposer retenue, prudence et nuance dès lors que vos pro­pos risquent de stigmatiser l'en­semble d'une corporation, ici in­justement qualifiée d'inefficace et d'inéquitable? Pour ne prendre qu'un exemple, le niveau de lecture d'une population est for­tement lié au contexte socioéco­nomique, et personne n'ignore que celui de la Communauté française n'est guère excellent. Attribuer les soi-disant lamenta­bles performances de nos jeunes dans ce domaine à l'inefficacité de l'enseignement est donc en partie injuste.

 

Par exemple, la France dispo­se de données assez complètes concernant l'illettrisme, notam­ment grâce aux tests de compré­hension à l'écrit que passent cha­que année les jeunes de 18 ans au cours des journées d'appel de préparation à la défense. Une étude récente montre que la con­centration de jeunes en grande' difficulté est plus forte dans le Nord-Pas-de-Calais. Personne n'a cependant songé à en dédui­re abruptement que l'enseigne­ment y est plus mauvais que dans d'autres régions...

 

Mon propos ne vise pas à pré­tendre que tout va bien dans no­tre école et encore moins que les acteurs n'aient pas leur part de responsabilité dans ses dysfonc­tionnements. Il faut, au contrai­re, identifier clairement ces der­niers, les documenter et en cher­cher les causes profondes. Mais je nepense pas que l'on rende un grand service à notre enseignement en jetant l'opprobre sur plusieurs milliers de ses acteurs sur la base de raccourcis simplifi­cateurs et outranciers. .

 

Alain Destexhe, Vincent Van­denberghe et Guy Vlaeminck, « L'école de l'échec, comment la réformer? ", éditions Labor. Voir aussi« Le Soir" du 16 avril.

 

22:18 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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